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Huma Jamshed, l’icône féministe pakistanaise de Barcelone

Huma Jamshed Bashir est une entrepreneuse, activiste et ancienne femme politique pakistanaise à Barcelone.

Arrivée à l’âge de 31 ans en Espagne, elle obtient son doctorat en chimie à l’université Complutense de Madrid et déménage à Barcelone pour valider sa thèse. Après une reconversion professionnelle, elle créait sa propre agence de voyage avec son mari. En voyant les problèmes dont les minorités de son quartier souffraient, elle décide de fonder l’Association Culturelle Éducative et Sociale Opérative des Femmes Pakistanaises (ACESOP) pour améliorer la qualité de vie des femmes pakistanaises et des immigrants en général. Après un passage en politique, elle continue aujourd’hui de lutter contre la discrimination et prône l’égalité des chances pour tous. Un entretien enrichissant.

Equinox’Elles: Pourquoi, après un si long parcours, se reconvertir professionnellement ?

Huma Jamshed: Mes études ont pris beaucoup de temps dans ma vie. C’était un grand sacrifice pour mon mari et ma famille, mais ils ont su me laisser le temps et l’espace qu’il me fallait pour y arriver. Ensuite, est venu le moment de trouver un travail. C’était difficile, de par les deux langues ici en Catalogne, mais aussi pour trouver un travail qui me permettrait de passer du temps avec mes enfants. Mon mari m’a donc proposé de le rejoindre dans l’agence de voyage pour laquelle il travaillait. Et puis à un moment, nous nous sommes dit, et pourquoi ne pas ouvrir la nôtre?

N’était-ce pas dur, d’une certaine manière, de devoir tout recommencer ?

Pour être honnête, pas vraiment. Je pense que grâce à mes études j’avais les compétences nécessaires pour monter ma propre entreprise, et mon mari m’a beaucoup aidé. Mais je pense surtout que j’ai le mental pour m’adapter et me réinventer. Quand on vient d’un autre pays, l’adaptation est cruciale dans nos vies; ça demande un certain état d’esprit que tout le monde ne possède pas. J’ai donc fait toutes les démarches nécessaires à la mairie, trouver un local et voilà comment tout a commencé.

Comment avez-vous pris la route du social alors ?

Après la création de mon agence, j’ai commencé à être plus conscience des difficultés que les communautés immigrantes autour de moi avaient. Par exemple, l’ignorance de certaines procédures locales pour ouvrir un business ou même trouver un logement. J’ai vu des personnes profiter de leurs faiblesses pour des choses aussi simples que de se déclarer à la mairie, c’est gratuit mais personne ne leur dit.

Quelle était votre intention à ce moment-là ?

J’ai commencé à prendre de mon temps pour aider les gens. Ça a toujours été ma priorité, tout au long de ma carrière. Mon but était d’aider ces personnes à améliorer leur vie de tous les jours, en leur donnant les compétences et les outils dont ils avaient besoin. Et comme je ne voulais pas faire ça dans mon agence pour éviter les critiques de certains, j’ai demandé à avoir une salle à la mairie que je pouvais utiliser à bon escient.

C’est de cette façon que vous en êtes venue à fonder votre propre association ?

Oui plus ou moins. Au début, je demandais à avoir des informations sur certains sujets, et on me rétorquait souvent « mais de quelle association faites-vous partie ? » ou « on ne peut pas vous donner cette information si vous ne faites pas partie d’une association ». C’était ridicule, alors j’ai réuni un groupe de personnes de confiance et ensemble nous avons décidé de créer mon Association Éducative et Sociale Culturelle des Femmes Pakistanaises (ACESOP). Elle a tout de suite eu beaucoup de succès dans ma communauté, surtout auprès des femmes. Pour elles, c’était quelque chose de nouveau, c’était l’opportunité de mener une vie meilleure et d’acquérir des compétences et du savoir pour leur propre bien-être. Nous organisions des workshops et des événements pour que les femmes soient plus autosuffisantes. Ce n’est pas quelque chose dont nous avions l’habitude dans notre pays d’origine.

Pourquoi des femmes pakistanaises seulement, et non pas votre communauté entière?

Je me doutais que vous alliez me le demander. Je n’étais pas à l’aise avec l’idée de créer une association avec des hommes. Dans la culture pakistanaise, la société est divisée entre hommes et femmes, j’ai donc pensé que si je créais une association que de femmes, j’allais avoir plus de succès et pouvoir travailler pour la communauté entière. Dans le social, l’aide est pour tout le monde. J’ai préféré m’associer avec des femmes car quand une femme apprend, elle partage ensuite son savoir avec son entourage. Elle n’est pas la seule à en bénéficier, mais tout une communauté. Quand un homme apprend quelque chose, il a tendance à le garder pour lui.

Avez-vous été critiquée à cause de ce choix?

Malheureusement, oui. J’ai commencé à recevoir des menaces et des insultes de la part d’hommes de ma communauté. Certains pensaient que je salissais la culture pakistanaise et que leurs femmes allaient divorcer à cause de moi. C’est absurde, l’autosuffisance ne veut pas dire « quittez vos maris mesdames ». Au contraire, si une personne est forte, elle peut compter sur son savoir pour faire ses propres choix, sans avoir besoin d’aide. Si quelqu’un veut vivre une vie faite de liberté de choix et d’expression, mais avec des responsabilités, c’est de l’autosuffisance. C’est facile à dire comme ça, mais quand tu le vis, c’est plus difficile.

Vous vous considérez comme féministe alors?

Je dirai plutôt que je suis réaliste. Je pense que les opportunités doivent être faites pour tout le monde. Car personne dans ce monde, homme comme femme, ne peut pas apprendre. Tout le monde le peut, certains plus lentement que d’autres. Mais une fois appris, le savoir est quelque chose qui se garde indéfiniment. Chaque personne peut apporter à la société si on lui en laisse la chance, ses aptitudes peuvent être différentes mais tout aussi valables. Tout le monde devrait être accueilli de la même manière. Vous ne pouvez pas catégoriser les gens, chacune de leurs capacités est utile.

Comment est venu cet engouement autour de votre personne?

Je suis devenue une sorte de porte-parole de ma communauté grâce à mon travail. J’ai été approchée par la mairie, les pompiers, la police ou encore des universités pour faire des interventions dans différents centres car les gens voulaient en savoir plus sur la communauté pakistanaise. Ils voulaient savoir pourquoi nous venions à Barcelone, quels étaient nos plans pour le futur, nos projets mais aussi nos peines et les challenges auxquels nous faisons face, et bien sûr en découvrir plus sur notre religion et nos coutumes. Et même si on s’intéressait beaucoup à mon point de vue, je faisais toujours en sorte d’emmener avec moi plusieurs femmes de mon association, pour qu’elles puissent parler à leur tour de notre réalité, je ne voulais pas vivre ça seule.

Qu’avez-vous tiré de ces expériences?

J’ai appris beaucoup. J’ai appris à vivre une vie plus joyeuse, plus forte. Il faut savoir que quand nous arrivons, nous vivons dans un pays totalement inconnu à nos yeux. Les gens pratiquent une religion différente de la nôtre avec une culture très distincte, dans un sens nous vivions avec de parfait étrangers. J’ai donc surtout appris à vivre avec eux de façon heureuse et intégrée.

Pensez-vous que c’est ainsi qu’une communauté s’intègre plus ?

D’une certaine manière oui, mais il faut qu’il y ait une volonté chez les personnes, et des deux côtés sinon c’est impossible. Beaucoup ont cette idée que les immigrés sont censés faire le ménage et prendre soin des personnes âgées en Espagne. Chaque communauté est importante et mérite d’être respectée. Nous devons accepter les contributions que peuvent apporter d’autres cultures, car nous ne pouvons pas avancer sans inclure tout le monde. Je pense que c’est de notre responsabilité de nous entreaider, de prévenir s’il y a un danger. Par exemple, il y a pas longtemps, j’ai prévenu un homme athée qui avait posté sur Facebook des commentaires haineux sur les musulmans. Je lui ai dit que je le respectais en tant qu’athée, mais qu’il fallait qu’il fasse attention à ce qu’il commentait sur les réseaux sociaux, car tout le monde n’est pas aussi tolérant que moi.

C’est ça aussi l’intégration pour vous?

Bien sûr. L’intégration n’est pas obligatoire, mais nécessaire. L’obligation réfère à un devoir, or ce n’est pas un devoir de s’intégrer, mais une nécessité. Car si une personne est intégrée, elle est conscience des avantages et désavantages de la société, tout en étant respectueuse des autres et sans avoir besoin d’abandonner ses traditions et ses croyances. Alors, oui on peut prétendre à devenir plus proche. Rien n’est difficile, rien n’est facile. L’essentiel reste de vivre. Chacun à besoin de vivre une vie heureuse, on est tous humains après tout.

Comment avez-vous pris le chemin de la politique?

Il faut savoir que les Pakistanais sont des personnes politiquement actives et motivées. Ils votent rarement pour un parti, mais plus pour une personne car ils sont loyaux, mais seulement si on leur demande de participer. Tout a commencé quand j’ai été approchée par la mairie pour que les femmes de l’association et moi-même puissions voter sur le projet de réforme de la Avinguda Diagonal. C’était un vote électronique, je dois avouer que je n’étais pas très contente de cette méthode.

Et pourquoi donc?

La majorité de la communauté n’a pas accès à un ordinateur et possède encore moins une adresse email. Et même s’ils en avaient une, ils n’ont pas les connaissances suffisantes en informatique pour savoir comment voter. C’était un processus très difficile. Donc j’ai pris ça comme un challenge. Au début, je faisais voter les femmes dans mon agence, mais un ordinateur défaillant pour 200 femmes, c’était chaotique pour être honnête. Puis j’ai découvert que deux ordinateurs étaient à disposition dans une salle de gym de la Generalitat. Alors j’ai convoqué les femmes de l’association et nous avons toutes voté. Il faut savoir que très peu de femmes savaient de quelle rue il s’agissait. Donc pour elles, c’était ironique qu’on leur demande leur avis. Elles me disaient « Dis nous quoi voter Huma et on votera ce que tu nous dis ». Mais il y a une leçon à apprendre ici, je leur ai appris que leurs opinions étaient importantes, que Barcelone est notre ville et que c’est notre devoir d’avoir une opinion pour une fois qu’on nous la demandait, c’était très important qu’elles fassent leurs propres choix.

Et comment êtes-vous passé de ça à travailler pour des partis politiques?

Avec mon association, nous organisions divers événements dans lesquels j’invitais ma communauté à voter pour certaines réformes, puis j’ai travaillé pour le PSC (parti socialiste) après avoir été approchée par le parti. Plus que de voter, je voulais vraiment montrer l’importance de la voix de la communauté pakistanaise, même si plusieurs ne voulaient pas voter, c’était important car pour une fois, des partis partis politiques s’intéressaient à nous, on se devait de voter. Cela pouvait nous aider considérablement, dans nos vies de tous les jours, pour trouver du travail ou mieux s’intégrer de manière générale. Puis, après avoir fait les démarches nécessaires, j’ai été élue pour devenir la conseillère pendant un temps du parti d’Ada Colau, Barcelona en Comú. Mon objectif a toujours été le bien-être de ma communauté, l’intégration et l’égalité pour tous.

Depuis votre départ de politique, que faites-vous ?

Je dirige toujours mon association et je continue d’organiser des événements. Et à côté de ça, je travaille dans mon agence. Il est vrai que dernièrement c’est plutôt calme au niveau de mon travail social. Je ne manque pas de motivation, mais peut-être me faut-il un petit quelque chose pour me relancer, nous verrons ça avec le temps.

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